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L’espRit des jaRdiNs
Nanterre
cides. Les grands parcs urbains, qui
n’étaient plus que des espaces aseptisés,
purement fonctionnels, où la nature
jouait, souvent, un simple rôle décoratif,
sont devenus des « espaces de nature ».
Il serait cependant erroné de croire que
ces pratiques désormais courantes sont
une découverte de notre époque. Le jar-
din « sauvage », où une nature sponta-
née peut se développer librement à côté
des essences horticoles, existe depuis le
xIx
ème
siècle. De même, l’aménagement
de jardins dans les projets d’urbanisme
est loin d’être une innovation : on sait
l’importance que possèdent, dans lamo-
dernisation haussmannienne de Paris,
le maillage de parcs et de squares allant
du bois de Boulogne à celui de vicen-
nes. Là aussi, en pleine révolution indus-
trielle, il s’agissait d’utiliser les jardins
pour offrir aux citadins des lieux de res-
piration, de les rapprocher d’une nature
à laquelle ils avaient demoins enmoins
accès, de leur permettre d’habiter – ne
serait-ce qu’au cours d’une simple pro-
menade – un monde régi par un temps
plus lent, plus vivable, plus naturel. Mais
on peut remonter encore plus loin dans
le temps, jusqu’aux bois sacrés des Ro-
mains : des morceaux de forêt primaire,
situés parfois au cœur même des
grandes villes, épargnés par l’urbanisa-
tion car dédiés aux divinités tutélaires.
Que serait devenue la ville sans la pré-
sence, en son sein, d’une nature sauvage
et habitée par les dieux ? Encore de nos
jours, la forêt du palais impérial de To-
kyo, le cœur vivant, immémorial, sacré
de la ville, est, pour les Japonais, le garant
de leur identitémais aussi de la survie de
leur monde.
Écolo-social
Le projet que le paysagiste Guillaume
Geoffroy-Dechaume, coresponsable
avec Gilles Clément de l’atelier Acanthe,
a conçu en 2001 pour le parc duChemin
de l’Île illustre bien cette mouvance
écologique de la création paysagère con-
temporaine. Il illustre également une
tendance désormais courante dans les
grands projets d’aménagement paysa-
ger, qui consiste à ne pas isoler un parc
de son contexte territorial mais, au
contraire, à le lier à l’histoire et aux pro-
blématiques écologiques voire sociales
spécifiques à ce contexte.
Ainsi, le parc duChemin de l’île a-t-il été
aménagé en bord de Seine, dans le pro-
longement de l’axe « historique », initié
par André Le Nôtre au
xvII
ème
siècle, qui
démarre au Louvre et se poursuit avec les
Champs-Élysées jusqu’à la Défense,
et qui devait atteindre, idéalement, la
résidence royale de Saint-Germain-en-
Laye. Depuis quatre siècles, cet axe ac-
compagne et oriente le développement
de Paris vers l’Ouest et, visiblement, il n’a
pas encore épuisé sa fonction. Le parc se
situe à l’extrémité de cette prolongation.
Il fait partie d’un projet de « requalifica-
tion » des terrains situés entre l’Arche
de La Défense et la Seine, consistant à
aménager dix-sept terrasses plantées
descendant jusqu’au fleuve et qui seront
achevées dans les prochaines années.
L’urbanisme renoue ainsi avec la ten-
dance, bien française, à concevoir des
projets à l’échelle d’un très grand terri-
toire, reliant entre eux des lieux et des
secteurs stratégiquement ou symboli-
quement importants, afin de leur confé-
rer une structure et une cohérence fortes.
« promenade bleue »
sur les berges
Le parc du Chemin de l’Île constitue le
maillon fort d’un autre projet territorial :
la « Promenade bleue », longue de plus
de 39 km, que le Département des
Hauts-de-Seine aménage progressive-
ment le long de la Seine entre le pont
d’Argenteuil et Rueil-Malmaison. Le
chemin de halage, qui avait perdu sa
fonction depuis longtemps, se recon-
vertit ainsi en lieu de promenade. Les
berges redeviennent des espaces où la
nature, luxuriante grâce à la proximité
de l’eau, peut s’épanouir. Mais le poten-
tiel de ces lieux n’est pas purement éco-
logique : la Promenade bleue est une
tentative de redonner un sens à des lieux
qui ont été oubliés pendant des décen-
nies, de redécouvrir la valeur paysagère
qu’ils possédaient encore à l’époque des
guinguettes et des peintres impression-
nistes. Là aussi, il s’agit de retrouver le
fil de l’histoire, de sortir d’une moder-
nité sans passé.
paRc uRbain au paysage fluvial
Les terrains sur lesquels s’étend le parc
du Chemin de l’Île étaient devenus ce
qu’on appelle des « délaissés» : des
friches, des non-lieux, comme dirait
l’ethnologue Marc Augé, oubliés aux
marges de la ville deNanterre. Son nom
provient du chemin qui, au
xIx
e
siècle,
menait aux bords de Seine et que l’on
empruntait pour se rendre à un embar-
cadère, d’où l’on pouvait franchir le
fleuve pour atteindre les guinguettes de
l’Île Fleurie, située juste en face. Au cours
du
xx
e
siècle, l’industrialisation fait son
apparition dans le quartier du Chemin
de l’Île : les Papeteries de la Seine, tou-
jours existantes, s’y installent en 1903 tan-
dis qu’en 1955, apparaissent les premiers
bidonvilles où s’entasse lamain-d’œuvre
immigrée, notamment africaine, em-
ployée dans les usines situées autour de
Paris. Dans les années 1970, le quartier
est encerclé par l’autoroute A86 et par
une ligne duRERqui le traverse pour en-
suite enjamber la Seine, puis par l’auto-
routeA14.
Pourtant, c’est à partir de cette époque
que l’on commence à percevoir le po-
tentiel urbanistique, paysager et envi-
ronnemental du site. L’idée d’un parc ur-
bain s’impose peu à peu : ungrand jardin
qui permettrait de profiter pleinement
de la beauté du paysage fluvial, un espace
de nature qui permettrait de redonner
de la vie à un territoire qui n’avait plus
d’identité, un refuge pour une nature qui
pourrait exprimer ici toute sa beauté et,
grâce à l’abondance de l’eau, une diver-
sité biologique très riche.
Bassin filtrant
des nénuphars,
sentinelles de la bonne
qualité de l'eau.
© CG92/Jean-Luc Dolmaire
© CG92/Jean-Luc Dolmaire
« Ce qui caractérise
la composition générale du parc
est un mélange d’éléments
formels et informels, de secteurs
architecturalement très élaborés
et de zones naturelles,
foisonnantes. »
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