revueculturellen4 - page 20-21

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L’
histoire des matériaux que l’on
utilise dans les arts plastiques pourrait donner lieu à un
inventaire des plus fantastiques, des plus improbables
ou tout simplement des plus insolites ! Les artistes du
début du xx
e
siècle n’ont-ils pas eu recours à l’emploi de
divers objets tels que le porte-bouteilles deDuchamp, les
ready-made (objetsmanufacturés). Picasso et les cubistes
intégraient de la paille, des journaux déchirés à leurs toiles,
assemblant toutes sortes d’images extraites des maga-
zines notamment pour leurs collages surréalistes, en
lesmixant parfois à leurs peintures comme des éléments
picturaux intrinsèques ! Ils inventaient une autremanière
de faire de l’art. Comme Max Ernst et plus tard les Pop
Artistes américains et anglais (Warhol, Hamilton, Hok-
ney, Allen Jones ou Peter Blake…), sans oublier les ar-
tistes français de la Figuration Libre tels que l’artiste Ben
les a désignés, Robert Combas, Hervé Di Rosa, François
Boisrond et Rémi Blanchard…
La valse des étiquettes
L’artisteChaix a une démarche originale, inédite, à sama-
nière. Sonmatériaude prédilection, ce sont les étiquettes
que l’on trouve apposées sur les fruits et légumes dans les
cageots des supermarchés et les superettes ! Si votre re-
gard se pose plus longuement sur les dénominations des
fruits que vous achetez, vous vous rendrez compte com-
bien ces milliers d’étiquettes peuvent être variées ! Les
formats sont divers, les couleurs pétillantes. Elles sont re-
couvertes de signes, de mots écrits et de chiffres…Tout
ce corpus forme un espace que l’artiste s’approprie avec
élégance, maestria, délicatesse pour composer des
images, des tableaux aux formes parfois réalistes ou abs-
traites qui attirent votre regard immédiatement. Au pre-
mier abord, il est impossible de savoir avec quelmatériau
il a composé ses images, ses séries aux mille couleurs.
Chaix pratique cette cueillette d’étiquettes depuis une
quinzaine d’années. Après avoir grandi àNantes, il s’ins-
talle à Paris puis à Puteaux. L’écriture sera son premier
geste artistique. Un beau jour, tout s’est déclenché.
«
Un matin, je me faisais un jus d’orange, puis, tout à coup,
j’ai décollé les étiquettes que j’ai reportées sur un vieux ta-
bleau qui était dans la cuisine. Ensuite, j’ai utilisé des feuilles
de dessin Canson pour les fixer. Je n’ai fait aucune école d’art ;
je dessinais à l’encre de Chine. Ce matériau m’a orienté, m’a
apprivoisé, un geste entraînant l’autre d’une manière minu-
tieuse, tout en allant à l’aventure.
» Après mûre réflexion,
il fabrique des images avec ce nouveau matériau.
Comment procède-t-il ?Tous lesmatins, l’artiste va faire
son « marché »… Ainsi se dirige-t-il vers la première
grande surface de ce qu’il appelle sa ZOC (Zone opéra-
tionnelle de cueillette), unMonoprix ou bien le Kiki Fruits
de Puteaux.
Il se focalise exclusivement sur les étalages de fruits et
légumes où il décollera les étiquettes 4 par 4 – tout au
moins !... LaComice, la Pinède, le Puits d’amour…«
C’était
compliqué au tout début, mais au fil du temps, les vendeurs
se sont habitués àma cueillette demilliers d’étiquettes au jour
le jour
». À présent, son procédé de stockage est élaboré
comme s’il organisait une palette avec plusieurs tons.
Après avoir récupéré ces étiquettes, il les colle sur des
papiers bleus sulfurisés qui lui permettent de les réutili-
ser. Ses plaques, ce sont des feuilles qui servent au ran-
gement des endives dans les cagettes répertoriées par
genres, couleurs, formes, provenance.
Legufrux Panopticus
Un tableau comme celui intitulé « Don Quichotte au
Congo », complètement éclaté, furieusement coloré,
déploie des lignes strictement délimitées par l’assem-
blage des étiquettes, une à une, réalisant figures et formes.
La particularité des tableaux deChaix s’appuie sur le temps,
c’est ainsi que se construit l’image finale. Il vient de réa-
liser une fresque de 99 feuillets qu’il a intitulé : « Legu-
frux Panopticus ». Elle sera publiée au format original,
sous la forme d’accordéon, par les éditions Homecoo-
king Books, en février 2012. Étonnant ! Il a réalisé aussi la
pochette d’un disque du groupe Cheveu.
Chaix a inventé un concept pour sa démarche : la « lé-
gufrulabelosophie ». Sa formule est une « décoction »
composée de vitamines, d’un label et de philosophie :
«
Une discipline visant à circonvenir la sagesse par la récolte
subreptice d’étiquettes industrielles de fruits et de légumes
».
Une démarche quelque peu oulipienne, à la Georges
Pérec, où lettres, mots et images s’interpénètrent. Il est
vrai qu’après Chaix on ne peut plus regarder les fruits et
les légumes comme avant. C’est un art joyeux, libre, qui
s’appuie sur un geste clandestin, subreptice d’une cer-
tainemanière : «
Je collecte les étiquettes là où elles se trou-
vent – c’est excitant ! On s’intéresse à mes récoltes, on vient
discuter avec moi. Parfois, certains chefs de rayon me jettent
encore des regards foudroyants ! Je passe mon chemin avec
mes petites étiquettes Poire Guyot 3021, la Canada gris 3009,
ou la Grany Sud 4139 !
»
CRéatioN
Portrait
Legufrux Panopticus
(fragment)
(2006-2007, 2079
x 29,7 cm)
© CG92/Olivier Ravoire
© CG92/Olivier Ravoire
« Chaix a inventé un concept pour sa démarche :
la
légufrulabelosophie
. Sa formule est une
décoction
composée de vitamines, d’un label
et de philosophie :
Une discipline visant à circonvenir
la sagesse par la récolte subreptice d’étiquettes
industrielles de fruits et de légumes. »
Mandala pour
conchanter
la majesté
du Tigre
(2011, Æ 50 cm)
Mandala
pour conjurer
le maléfice
de l'orichalque
(2008, Æ 50 cm)
© CG92/Olivier Ravoire
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